L’homme n’est pas avare de paroles. Il raconte aussi bien Paris que Montréal. Paris, qu’il a connu étudiant. Montréal, qu’il connait depuis tout le temps. La curiosité se lit dans ses yeux, scrutant le visiteur, son sourire est franc, presque enfantin…

Luc Ferrandez répond aussi bien qu’il interroge, parle tout autant d’urbanisme que de coureurs de bois: « Je ne sais pas si tu sais, mais ici, au Québec, on a une grande tradition de coureurs de bois, de trappeurs. La légende en vient toujours à Davy Crockett mais nous, on en a plusieurs centaines d’illustres, c’est dans nos gênes, nos racines… Regarde Radisson »

Luc Ferrandez, c’est le maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, ancien quartier ouvrier et populaire de Montréal, depuis envahi par les artistes en tous genres, puis les familles… de plus en plus gentrifié. Le quartier connaît la plus forte densité de population de la ville de Montréal, « une des plus fortes d’Amérique du Nord. » Tout en proposant une des meilleures qualité de vie de cette partie du continent. C’est dans cet arrondissement que l’on voit renaître les ruelles vertes, à partir de 2011. Sur le Plateau, nul besoin de voiture pour se déplacer… Extrêmement bien desservi par le métro (trois stations) et par un réseau de pistes cyclables, le quartier est un véritable aimant pour la population jeune ou les cellules familiales en quête de qualité de vie: « Ici, tout peut se faire à pied… » Sacré challenge en Amérique du Nord!

 

A partir de 2000 voitures par jour, la rue est morte…

Et pourtant,même si les locaux ont adopté des manières de déplacements naturels ou collectifs, la voiture reste un fléau dans l’arrondissement. L’automobile, le maire du Plateau en a fait son cheval de bataille. Luc Ferrandez comptabilise et alerte, prend les mesures nécessaires pour protéger ses concitoyens. En parlant de comptabilité, allons y pour les chiffres. Toujours tellement dramatiques quant à la pollution. Toujours tellement parlant pour convaincre les incrédules…. Toujours complètement inutiles pour les égoïstes,   inciviques, narcisso-sceptiques, les adorateurs du Dieu Dodge, ou Ford, c’est selon. Le Plateau, c’est un flux de 550.000 voitures par jour. 70% de ce raz de marée  entôlé, c’est du transit. Seulement 30% des déplacements sont le fait des locaux, des livraisons et du magasinage: « Tous les banlieusards qui passent par le quartier du Plateau, c’est pour avoir un raccourci… notre arrondissement, c’est là qu’on vit, c’est pas un dévidoir à voitures, c’est pas une autoroute ou une aire de stationnement à ciel ouvert. Plus de 500.000 autos par jour, c’est un « rat hole ». Dans une rue résidentielle de banlieue, c’est en moyenne 200 voitures par jour. Ici, dans une rue résidentielle et familiale, c’est minimum 2000 voitures par jour. A  partir de 2000 voitures, on considère que la rue est morte! Le bruit, la pollution, la circulation qui peut être dangereuse, c’est autant de paramètres qui limitent l’activité humaine. Il est bon de préciser que c’est sur le territoire du Plateau-Mont-Royal qu’il y a le plus d’accidents par habitants au Québec… Imagine, c’est cinq fois plus que la circulation du pont Champlain ( le pont Champlain relie villes de banlieue et l’île de Montréal. Il est le pont le plus fréquenté au Canada!). Généralement, au Québec, on investit beaucoup dans le trajet et peu dans la destination. »

 

S’attaquer à l’auto, c’est forcément impopulaire… les premiers temps!

Le maire Ferrandez est élu depuis 2009. Vilipendé par toute une frange de la population en raison de ses « mesures anti-voitures », il en est à son deuxième mandat. Preuve indéniable de la confiance que lui accordent ses administrés. Le dialogue avec les gens, ça se passe sur le trottoir. Malgré les attaques plus ou moins virulentes de certains mécontents (surtout des commerçants), le maire continue ses déplacements à pied, allant de l’avant sans refuser le dialogue ou la polémique: « Je ne refuse en rien la responsabilité de tout ça. Métamorphoser l’arrondissement, c’est pour ça que je suis entré en politique. Je veux améliorer la qualité de vie des gens du Plateau, redonner la place à l’humain, aux piétons ou aux vélos… Il faut reconquérir l’espace public abandonné à la circulation. Donc on y va! »

Multiplication de bacs remplis de terre à l’entrée des rues piétonnes et sorties de ruelles. Ces bacs sont inamovibles et peuvent être fleuris par les habitants. Des ruelles ont été transformées en rues champêtres et définitivement fermées à la circulation. Pour limiter la vitesse souvent excessive, plus de 750 dos d’âne on été créés dans l’arrondissement. La rue St Denis, une des rues principales de l’arrondissement, va voir ses six voies de circulation baisser à deux: « les commerçants m’en veulent pour ça… mais franchement, 6 voies, c’est une autoroute, c’est du grand non sens en pleine ville… une voie express en plein quartier commerçant, avec des commerces de chaque côté, c’est pas vraiment l’idéal pour s ‘arrêter et magasiner. » La rue va regagner petit à petit sa véritable vocation d’artère commerciale avec des élargissements piétonniers et plus de pistes cyclables. En parlant de vélos, la part belle va être faite aux cyclistes qui verront leur territoire grignoter l’asphalte auparavant réservé à l’auto: « toutes les rues larges vont se voir gagner en pistes cyclables… de quoi accueillir des milliers de cyclistes! Et de façon sécuritaire! Il en est assez de la prédominance et du danger représentés par les camions et les autos. C’est aux élus de protéger les cyclistes… si les voitures viennent chercher les vélos sur les pistes cyclables, et bien il faut les empêcher d’y aller! »

Partout où c’est possible, on limite la voiture, on jugule la circulation, on récupère l’espace public et commun. Chaque mètre carré reconquis est automatiquement reverdi, on y plante des arbres, on y installe des jeux, des tables et des chaises… et la vie reprend! Parce que là, aussi, il faut aller très vite. Plus vite que la voiture qui reprend vite, très vite, ses aises. Et une fois que la circulation est apaisée, on voit les gens revenir et se rencontrer.

Sur toutes ces choses, Ferrandez a du courage. Du courage politique, ça s’appelle… celui de dire que la ville, c’est mieux sans la voiture.