Les ruelles vertes, c’est une des particularités de Montréal. Saignées végétales de plus de 500 kilomètres irriguant la ville de fraîcheur, elles sont le parfait exemple de l’amélioration de la qualité de vie, impliquant les habitants en les rendant acteurs de leur mieux-être. Elles sont génératrices d’une nouvelle forme de faune, celle des communautés de ruelles.

Montréal des villes, Montréal des champs

La ruelle, à Montréal, a modelé le tapis urbain dès le début du 20e siècle. La ruelle, c’est une petite voie parallèle à la rue principale et qui donne accès à l’arrière des maisons et aux jardins arrières… en quelque sorte une voie de service par laquelle circulaient véhicules de désencombrements et autres marchands comme rémouleurs et vendeurs ambulants. Avant que la voiture devienne reine, la ruelle était  aussi une patinoire de hockey en hiver et un terrain de base-ball en été, merveilleuse aire de jeu pour les enfants du quartier, ou de la rue, pendant que les parents et familles « socialisaient », l’endroit étant « La Place » pour la rencontre entre voisins. La ruelle n’a alors pas de « patronyme administratif », elle n’est pas aussi large qu’une rue et n’est pas entretenue par la municipalité. Elle revêt donc un aspect plus intime, plus caché et beaucoup plus silencieux que la rue principale. Cet aspect des choses en faisait donc un endroit de rencontre et d’épanouissement ludique et familial privilégié mais elle a fini par être victime de son implantation parallèle… À partir de la fin des années 50, les ruelles sont le théâtre d’incivilités et de la montée de l’insécurité, abritant trafics et règlements de comptes pendant que les indélicats les confondent avec une décharge à ciel ouvert.

Les fleurs, c’est pour Rosemont

À partir de 1960, les ruelles commencent à être prises en compte par l’administration municipale, recouvertes d’asphalte et visitées régulièrement par les services de voirie de la Ville de Montréal. Cette prise en charge par la municipalité va apporter son lot de déconvenues. Même si les ruelles deviennent « plus propres », plus éclairées, ça signe aussi la fin d’une époque bénie pour les enfants. Les patinoires « sauvages » de l’hiver sont retirées rapidement pour faciliter le passage des engins d’entretien et le bitume, c’est plus propre une partie de l’année mais quand l’été arrive avec ses grosses chaleurs, la population s’en vient à regretter la douce anarchie florale qui amenait son lot de fraîcheur.

Les premières ruelles vertes, ou du moins l’idée de ses ruelles vertes, naissent en 1968, à l’initiative d’une poignée d’étudiants en architecture. Ces derniers ont voulu aménager la ruelle Demers, dans le Mile End. Repeindre, assainir, dédier la ruelle uniquement aux piétons et replanter des arbres, de la végétation… les cinq étudiants sondent les habitants et ouvrent le dialogue avec toutes les familles résidentes. Le projet, c’est apporter des solutions économiques très avantageuses pour les habitants( qui ne dépensent rien) mais il faut que la communauté s’implique et aide à rénover la ruelle, l’entretienne. Les architectes essuient un refus tant les locataires craignent une augmentation de loyer. Mais la réflexion est ouverte et l’idée germe… aujourd’hui, la ruelle Demers est une des plus belles ruelles vertes de Montréal.

Un documentaire de l’office national du film du Canada, les fleurs c’est pour Rosemont, est réalisé sur l’action étudiante de la ruelle Demers. On peut voir le doc à cette adresse : https://www.onf.ca/film/les_fleurs_c_est_pour_rosemont

L’échappée belle

La première ruelle verte officielle et proclamée voit le jour trente ans plus tard, dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, pas loin du parc Lafontaine. C’est aussi à la moitié des années 90 que les ruelles se baptisent « vertes ». Les riverains sont décidés à se réapproprier ces voies parallèles en densifiant la végétation et en dynamisant en même temps le voisinage, la qualité de vie environnementale. En 2010, Ce sont plus de cinquante ruelles vertes qui sont aménagées sur Plateau-Mont-Royal. L’arrondissement devient un exemple pour les autres arrondissements montréalais… Un modèle qui inspire tant et si bien qu’en 2013, le regroupement des éco-quartiers a dénombré plus de soixante nouvelles ruelles vertes.

Une des plus grandes ruelles vertes de Montréal se nomme l’échappée belle. Elle abrite une centaine d’arbres du Canada, plus de 170 arbustes et pas loin de 200 végétaux sur plus de 400 mètres de long.

La ruelle verte comme climatiseur…

… Et pas seulement! Oui, la ruelle verte et sa flore végétale sont une solution miracle pour les fameux îlots de chaleur que la Ville nous fait ressentir certaines journées caniculaires. Il a été mesuré jusqu’à 10 degrés de latitude entre un point chaud urbain et ces dites ruelles, même si la moyenne reste dans les 5/6 degrés. On n’est pas sur une baisse symbolique et la végétation agit vraiment comme un super climatiseur bénéfique et peu coûteux.

Le couvert végétal capte les polluants atmosphériques et améliore la qualité de l’air, tout en apportant une solution confortable en réduisant la pollution sonore. En cas de pluie, on limite le ruissellement, qui se trouve alors absorbé par les végétaux qui ne demandent pas mieux pour pousser et coloniser, apportant une augmentation de la biodiversité végétale et animale. L’aspect social se voit ainsi impacté de façon hautement positive… comment peut-on douter encore aujourd’hui du bienfait de la végétation dans le milieu urbain? Ou comment peut-on encore aujourd’hui développer le milieu urbain sans prendre en compte l’importance de la biodiversité végétale sur nos vies de citadins? La ruelle verte est acteur de son quartier, favorisant les liens entre voisins, apportant des alternatives hyper locales aux parcs à jeux, aux aires de pique-nique, renforçant l’aspect sécuritaire et diminuant les incivilités… depuis la mise au vert de certaines ruelles, il a été constaté que détritus et encombrants avaient presque disparu… ou migrés dans d’autres ruelles « à bitume ».

La communauté de ruelle

Dans les années 80, la Ville de Montréal avait lancé des projets de réhabilitation des ruelles. Les programmes Tournesol et Place au soleil font du sur place et sont abandonnés à l’aube des années 90. Les éco-quartiers vont peu à peu remplacer ces programmes. Stratégiquement disséminés dans les arrondissements montréalais, les éco-quartiers étudient les projets de ruelle verte, apportant la validation puis fournissent les permis de travaux officiels. Ils sont à la base de l’élaboration du projet et s’occupent de trouver des sources de financement et de pérenniser le projet. Mais ce n’est pas l’éco-quartier qui est l’élément déclencheur! La ruelle verte, ce sont les riverains, les habitants qui la portent, qui la plantent, qui y travaillent et qui l’entretiennent. Le mouvement spontané et populaire est indispensable à la réalisation de cet îlot de verdure et, si plusieurs voisins sont contre, peu de chances que le projet aboutisse. Le programme se veut, sur le même rang que l’aspect écologique, un accélérateur social et une ouverture pour la réappropriation d’un espace public tout en stimulant une communauté de quartier, de voisins.

Aujourd’hui, les ruelles vertes sont devenues une curiosité touristique et des visites sont organisées régulièrement, notamment avec le centre d’écologie urbaine de Montréal.