En 2009, les enfants du quartier du Blosne cartographiaient leur Rennes sous l’impulsion de la Maison des Squares. En 2015, c’est au tour des parents d’apposer leur(s) vision(s) de géographes amateurs. Différences d’échelles, visions subjectives filtrées et/ou amplifiées par les différences culturelles, la cartographie devient mémoire collective et prend, à la différence d’une carte IGN, une allure presque poétique.

 

Dessiner le monde

«.. On file ouest. Ouest nord-ouest. Nord-ouest… Belgrade… L’Italie demain soir… Et après l’Italie ?

  • Après l’Italie, c’est la Bretagne. » (R. Vercel, Capitaine Conan)

 

La grande histoire des explorations le prouve, la cartographie se pare souvent de subjectivité. En 1683, quand Louis Hennepin dessine la carte des colonies de la Nouvelle France et de la Louisiane, il subjective les véritables contours géographiques pour flatter Louis XIV, dédiant d’ailleurs son travail au pouvoir royal. On y voit surtout la présence française, tout en découvrant un pays modelé par les comptoirs d’échanges et la présence militaire, minorant le relief d’un pays gigantesque et déjà peuplé par des sociétés amérindiennes. De démonstration scientifique, la carte devient alors un argument de communication politique.

John Harley, géographe anglais, s’interroge sur la véritable objectivité d’une carte et sur sa représentation du réel, l’opposant à sa représentation sociale, dénonçant une géographie basée sur un discours idéologique et décrivant la carte comme un outil de surveillance, comme une représentation sociale du pouvoir et de ses discours idéologiques. C’est ainsi qu’en France, le métier de cartographe a été le fait du service cartographique des Armées, et ceci jusqu’à la moitié du 20e siècle. C’est l’Etat qui décide et qui dessine alors, apportant sa propre vision « scientifique » du monde ou de ses propres frontières, à l’instar du cadastre napoléonien, pour asseoir sa domination.

Outil de pouvoir, de propagande, véritable instrument administratif ou économique, voire guerrier, la carte a servi à l’assise des états, jouant sur les frontières et les sociétés pour asseoir une vision dictée par le pouvoir souverain.

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Les habitants du Blosne écrivent l’Histoire populaire

Détourner l’aspect « scientifique » de la cartographie pour lui donner une teinte populaire, comme un mouvement artistique, comme peut l’être la musique, le cinéma ou la littérature, c’est là tout le travail de la Maison des Squares. Accompagnée par la psychologue et artiste documentaire Catherine Jourdan et l’agence GRRR, Sarah Boulanger, animatrice multimédia de ladite Maison, a tissé petit à petit les différents fils d’informations issus des « géographes imaginaires ». Jouant avec les codes iconiques mais aussi amplifiant les différences culturelles, artistiques ou sociales, le collectif délivre une représentation picturale et cohérente, se jouant des échelles et des distances, décrivant leur monde, leur ville, leur quartier, avec leurs propres visions. Véritables témoignages populaires, dignes de Mémoire, ces cartes redistribuent… les cartes. On n’est plus dans une notion urbaine imposée mais dans une ville rêvée, faite de souvenirs, d’imaginaire… c’est l’habitant qui modèle son lieu de vie et non l’habitant qui se doit de « rentrer » et d’exister sur une surface plane, gommant presque toute forme de spatialité ou de profondeur. Sur une carte IGN, on n’entend jamais les oiseaux, on ne voit pas le ciel, on n’a pas d’odeur. Là, l’habitant y a introduit des sens, de la vie et des couleurs.

Alors, subjective la carte ? Pas tant que ça ! Cette géographie subjective est une richesse « objective » incroyable pour les sociologues, urbanistes, architectes… et pour le « politique » encore intéressé par l’Histoire populaire.

Véritable instantané, ce genre d’initiative porte haut et fier la vision humaniste de la Cité, tirant vers le haut la construction et l’inclusion sociale… Comme quoi les jolies choses peuvent être parfois subversives.