Alors que la France a voté des mesures pour en finir avec le gaspillage alimentaire, il subsiste une zone grise quant aux consommations de produits « passés de date ». Davantage préoccupés par la dénomination précise à faire figurer sur l’étiquetage, les instances décideuses s’arnachent de lois en tous genres et de cabinets d’avocats goulus… De quoi faire reculer le plus généreux donateur.

Comment distribuer ses restes ou ses produits invendus et passés de date sans voir planer le spectre de l’intoxication alimentaire? « Il faut passer en force! » nous déclare cet habitant de Rosemont- Petite Patrie, un quartier de Montréal. « Moi, ça fait déjà deux ans que je communique via les bazars sur Internet, des regroupements d’habitants qui donnent et qui vendent sur un mur Facebook spécifique au quartier… et j’étais pas le premier à le faire. J’en ai passé des soupes et des gratins qui auraient pu finir aux vidanges… j’ai besoin de personne pour me dire ce que je dois faire avec ça… »

Les initiatives personnelles sont légion, alors que ce n’est pas forcément chez les particuliers que le bât blesse. On peut aisément pointer du doigt la grande distribution mais également les restaurateurs, c’est à dire tous les secteurs qui touchent à la bouffe de près ou de loin: «Pour certains quartiers, les communautés d’habitants ont déjà résolu le problème du gaspillage avec les réseaux sociaux et les frigos de rue… mais là, c’est à petite échelle par rapport au gaspillage « industriel ». Et puis on ne croise pas toutes les communautés…. on s’entend que dans certains quartiers plus précarisés, on est moins sensibilisés alors que c’est là qu’il faudrait de l’ouverture. Les gens y ont faim et les épiceries jettent inutilement. Il me semble qu’à un moment, faut que ça flashe dans la tête! »

Certaines enseignes ont pris le pari de distribuer les aliments invendables, comme cette épicerie du village de Mont Carmel, dans le Bas-Saint-Laurent. Fruits et légumes « moches », boites de conserve « expirées » sont distribués gratuitement de façon quotidienne; et même si l’initiative semble logique, c’est la seule et première épicerie du Québec à oser le don. Et les clients n’ont pas à aller fouiller dans les poubelles, le tout est mis gracieusement à disposition dans des paniers à l’entrée du magasin. Interrogé, le Ministère de l’Agriculture, Pêcheries et Alimentations du Québec (MAPAQ) a donné son aval tant que le don ne concerne pas viandes et produits laitiers… et tant que la personne à qui l’on donne soit informée de ce qu’elle va consommer. A partir de là, c’est la personne receveuse qui devient responsable de sa consommation.

We Food, l’exemple danois

Dans les supermarchés We Food, les produits périmés, invendus ou abîmés sont vendus entre 30 et 50% moins chers. Gérés par l’association DanChurchAid, les magasins We Food sont tenus par des bénévoles et les bénéfices de ventes sont versés directement à l’association, ce qui permet d’ancrer encore plus l’action de lutte contre le gaspillage et la malnutrition. Grande nouveauté cependant! We Food propose également de la viande parmi légumes, fruits, pains divers et boites de conserves. Et tout ça sous le regard bienveillant de la ministre de l’environnement et de l’alimentation. Eva Kjer Hansen n’hésite pas à trancher dans le vif en exprimant ses doutes quant aux différentes retenues de certains lobbyings. Pour elle, l’ensemble de lois et d’interdits énoncés récemment ne résolvent en rien la sécurité alimentaire et ne sont là que pour compliquer et alourdir le système de don.

En France, il est fort à penser que la complexité des lois et les nombreuses barrières levées quant au don alimentaire ont fait gagner du temps à certaines enseignes de la grande distribution. En lieu et place de dons « philanthropiques », Intermarché revend ses biscuits cassés sous le nom « biscuits moches » tandis que d’autres distributeurs se sont enorgueillis de vendre des fruits et légumes non calibrés sous l’appellation « gueules cassées »… A quand le bourguignon « Chemin des dames »?