Au Québec, on ne badine pas avec son auto. Elément véritable à ne jamais dédaigner, elle est une part non négligeable de la mythologie moderne du pays. Ici, quand t’as pas d’auto, t’as pas réussi complètement ta vie. En 2013, les québécois ont acheté 426.821 voitures pour 8,2 millions d’habitants. En France, on compte 2.1 millions de véhicules acquis pour 67 millions d’habitants.

« T’es bien icitte? T’as tu une job payant, des enfants? T’as tu une maison? Combien que t’as d’autos? ». Le picker à consigne me jauge, me calcule… limite s’il ne me demande pas « combien je fais à l’année? ». Quand je lui dis que j’ai pas de véhicules, que j’en ai pas besoin, qu’il y a pléthore de transport en commun, que ça se loue très bien les voitures ici, il grommelle poliment un truc incompréhensible avant de se ruer sur une poubelle remplie de canettes vides, ce qui fait bien son affaire… il n’aura pas à se confronter avec l’extraterrestre à l’accent pointu, « le français de France qu’a pas d’auto… ».

C’est sûr que le montréalais en est un peu revenu de la voiture. Il est bien moins jugeant par rapport à la possession de la sainte Auto: difficulté pour se stationner, augmentation du prix du baril (même si ça reste une blague, ici, le prix du carburant), règles de stationnement qui changent par arrondissements en raison du déneigement l’hiver… autant de raisons qui font que le « jeune » montréalais ne naît plus forcément avec une clé de contact dans la poche. Et pourtant, c’est ici que j’ai découvert que l’on pouvait prendre sa voiture pour aller au dépanneur… à 300 mètres, au coin de la rue. « Surtout chez les gens qui viennent des régions… si t’as pas d’autos en région, t’es mort ! » Le montréalais autochtone excuse ainsi les gens d’en dehors de Montréal, ceux des autres régions québécoises, ceux qui montent dans leur véhicule pour faire une course à trois minutes de marche. Ici, on peut vraiment vivre dans son auto, manger dans son auto, boire dans son auto, aller au ciné parc dans son auto, aller au zoo dans son auto… La plupart du temps, prendre ton auto pour traverser Montréal te coûtera à peine plus cher que prendre un ticket de métro (le ticket de métro est très cher!). Mythologie forte, donc, de ces histoires modernes qui ont modelé le pays, gigantesque, avec ces rubans d’asphalte à ne plus en finir. Histoires contemporaines qui ont modelé les sociétés d’ici, nord-américaines jusqu’au boutiste, avec l’esprit pionnier d’aller de l’avant. L’auto les a permises, toutes ces histoires, elle apparaît en citation, voire en personnage principal, dans les chansons, les livres, les films, les photos, les musées… Mon voisin d’ici a une Plymouth Fury (Fury, quand je vous parle de mythologie…!!!) de 1958 dans son garage, la même que celle qu’on voit dans le film « Christine ». Un V8 de quatre carburateurs avec un 5,7 litres de cylindrée, « tout un pan de l’histoire américaine! » dixit le fier propriétaire. Tout un pan de l’histoire du pétrole! C’est à partir de là qu’aurait dû commencer l’écologie moderne.

Tant qu’il y aura des autos

C’est pourtant au pays de la voiture que naissent des initiatives visionnaires. Début des années 90, Benoît Robert est étudiant en aménagement du territoire et invente la notion « Communauto » dans le cadre de son mémoire. Dés 1994, Communauto est sur les rangs afin de proposer ses services à Montréal. Avec pour vocation environnementale de diminuer le nombre d’autos par rapport à la population, en proposant une alternative utile, économique et écologique. C’est la naissance de l’auto partage. Et c’est une réussite! Dès la première année, la coopérative étend son territoire et en 1997, elle se transforme en société privée. Depuis, la flotte de voitures et le nombre d’adhérents n’a fait que progresser, rapportant des millions de dollars à la société. La société québécoise a étendu son influence positive outre atlantique puisque même Paris est devenu un territoire de jeu pour la société québécoise. Après avoir racheté Mobizen, Communauto veut dynamiser la flotte parisienne avec une ambition de plus de 4000 véhicules sur la capitale française. Dès avoir repeint la flotte déjà disponible aux couleurs Communauto, la société annonce que tous les possesseurs de carte Communauto à travers le monde pourront louer les services de la compagnie partout sur la planète, avec les mêmes avantages et quasiment le même tarif… Le pionnier de l’auto partage a donc une véritable vocation environnementale en proposant des services internationaux pour ses membres…

Sauveur de la cause automobile?

Alors que le détracteur opiniâtre pourrait voir en l’auto partage la mort annoncée de l’industrie automobile, il en est tout autrement. Communauto, fort de ses 15 millions de dollars de chiffre d’affaires annuels, vient à la rescousse d’autres sociétés basées sur le même système. Désireuse de voir si son modèle est exportable, la compagnie québécoise a racheté une autre compagnie en Nouvelle Ecosse: « Avant de se lancer dans l’aventure parisienne, on a voulu se tester plus proche de chez nous. Parce qu’à un moment, tu ne sais pas si ta société peut évoluer en dehors du Québec, si ton modèle économique est transposable ailleurs, dans d’autres sociétés, d’autres pays avec une autre culture. On a réussi, on a relevé des compagnies moribondes et augmenté le chiffre d’affaires de plus de 50 pour cent… » estime le PDG, Benoît Robert. Tant qu’il y aura des loueurs de voitures, il y aura besoin de voitures… il y a même fort à parier que tous ces évangélistes modernes et environnementaux auront bientôt leur mot à dire sur la conception et le type de motorisation des futurs véhicules. Qui peut mieux étudier et collecter les données sur le portrait type de l’automobiliste urbain, ses besoins, ses habitudes et ses envies? Communauto, avec ses quelques 30.000 abonnés au Québec, sera certainement dans la balance et aura du poids dans la réflexion, on peut le parier.

La voiture libre service ou Auto Mobile

La voiture qu’on utilise une demi heure, un quart d’heure et qu’on laisse où on veut, à un coin de rue, et ceci pour une poignée de dollars… Vision exacerbée d’un rêve hippie ou délire écolo d’un sénateur sénile? Point. C’est le 21e siècle, mec… rendons la notion de mobilité à l’automobile. La voiture, ça a été longtemps « mavoiture », souvent plus lavée, plus entretenue, plus polie que les conducteurs eux mêmes, vénérant la quatre roues comme une divinité gourmande d’huile de roche… certains la couvrent de bijoux chromés, d’essences rares en forme de sapin, l’auréolant de lumières peu discrètes et de sonorisation à faire pâlir Goebbels, un soir de discours. Oui, ça c’est l’auto sapiens, l’hommobile… l’homme est mobile grâce à sa voiture qui, elle , n’est pas très mobile (on estime entre 80 et 90 pour cent de temps d’immobilité pour une voiture dans les grandes villes françaises).

Lancé par Communauto courant 2013, le service Auto Mobile n’est pas concurrent de l’autre service délivré par la société, il est complémentaire et les anciens usagers utilisent aussi bien l’un que l’autre. Avec Auto Mobile, on a accès à des véhicules hybrides ou électriques en libre service, sans réservation, sans abonnement et ceci pour 12 dollars de l’heure ou la journée plafonnée à 50 dollars, carburants et assurances incluses. L’ensemble du service est accessible avec la carte Opus de la STM (Société de Transport de Montréal) que l’on pose sur un lecteur situé sur le pare-brise. La carte débloque la fermeture des portes et, une fois votre course finie, vous refermez les portes avec le même système. Autant le service Communauto vous oblige à vous stationner sur un parking prévu à cet effet, là, on on gare le véhicule où l’on veut, tant que la lumière verte indique que l’on est dans une zone couverte. Très grosse souplesse pour l’utilisateur puisque le service est vraiment étendu sur Montréal. La plupart du temps, l’utilisateur pourra se stationner en face de chez lui ou dans sa rue. La localisation se fait via le site Internet ou sur votre téléphone intelligent… les moins technophiles peuvent aussi chercher de visu les voitures disponibles dans leur rue ou quartier. La profusion de véhicules en service rend la recherche très rapide, rassurez vous. Si vous cherchez de chez vous, vous pouvez réserver le véhicule pendant 30 minutes gratuitement, le temps de vous préparer et de vous y rendre. Si vous changez d’avis, vous débloquez la location et aucun frais n’est enregistré puisque l’échange ne se fait qu’avec votre carte. Communauto encourage ses utilisateurs en gratifiant de « temps » et de crédits ceux qui emmènent le véhicule à une borne de recharge ou qui ont besoin de déneiger le véhicule pendant les tempêtes de neige. 15 minutes sont ainsi offertes aux courageux qui manient la pelle à déneiger. Le service a explosé depuis son lancement fin 2013 et commence à se propager un peu partout au Québec et dans le reste du Canada. Communauto n’a pour l’instant qu’un seul rival, Car2Go, implanté par le constructeur allemand Daimler. Le service est moins « communautaire » puisqu’issu d’un grand groupe, engendrant parfois un problème de souplesse et de réactivité. Le modèle de véhicule proposé, la SmartFortwo, ne propose pas d’alternative écologique (voiture à essence) et n’est pas d’une utilité redoutable pour se déplacer à plusieurs ou aller faire ses courses… et la compagnie européenne a connu quelques problèmes logistiques de taille en affrontant le terrible et neigeux hiver québécois. Pour le moment, la société québécoise n’a pas passé les lignes de la frontière avec les U.S. où le concurrent Zipcar est souverain.