Anciennement amarré dans le quartier populaire de Villeray, le navire amiral Communautique est parti voguer vers des terres vierges et prometteuses. Chassée par de laids immeubles à condos, la structure communautaire débarque en plein quartier de l’innovation, à Griffintown, métro Bonaventure…

L’innovation fait partie de l’histoire de Griffintown

L’ancien quartier industriel et irlandais est devenu, il y a quelques dizaines d’années, une ville fantôme complètement vidée de ses habitants. Les irlandais fuient le secteur, chassés par l’épidémie de chômage provoqué par la fermeture du canal Lachine. La toute nouvelle voie automobile d’alors, l’autoroute de Bonaventure, isole encore plus le quartier populaire du reste de la ville. Plus vers le sud ouest, du côté de petite Bourgogne,la communauté noire a déjà été victime de la grande dépression et a déserté la place, laissant une empreinte musicale indélébile: le jazz! Dès le début du 20e, Montréal est devenue une terre sacrée pour ce courant musical métissé et très innovant… Oscar Peterson vient de là, de cette Harlem du nord, comme on la surnomme alors… comme Oliver Jones ou Maynard Ferguson. 

Considéré comme le berceau de la révolution industrielle du Canada et d’une bonne partie de la Côte Est de l’Amérique du Nord, Griffintown est aussi précurseur dans sa structure de rues à angles droits, précédant et inspirant même Manhattan… une des architectures  pionnières de l’urbanisme moderne. Près de deux siècles après, c’est toujours l’innovation qui excite Griffintown… ou Griffintown qui magnétise l’innovation. 

Comme geste libérateur, le maire Tremblay a transformé l’autoroute Bonaventure en avenue, désenclavant en partie le territoire puis l’implantation de l’école de technologie supérieure (ETS) a attiré plusieurs milliers d’étudiants et des centaines de travailleurs. L’école supérieure et l’Université McGill ont fait le pari de ce quartier de l’innovation, créant une synergie qui a attiré d’autres établissements d’enseignement ou de recherches… ou de Labfabs. Un véritable poumon pour le quartier! Reste à faire battre le coeur, repeupler, densifier la population. En 2001, on dénombrait à peine 1100 habitants sur une centaine d’hectares. En 2011, ce sont plus de 6000 personnes qui sont recensées dans le quartier. Griffintown sort du passé et se défait de ses fantômes, avec respect, et sans continuer d’avancer… 

On est des missionnaires!

« On aurait pu être dans le Mile End… mais non, on est à Griffintown, dans l’Underground… On est des missionnaires! » Monique Chartrand a les yeux qui brillent. La québécoise a l’esprit pionnier, c’est certain. C’est elle qui mène la barque Communautique depuis déjà de longues années. Quand elle a vu le potentiel du quartier de l’innovation, c’est là qu’elle a voulu installer les locaux du Fablab de Communautique: « c’est le meilleur endroit au monde pour le moment. Le bâtiment est en Leed  (Leadership in Energy and Environmental Design) et sa vaste superficie est idéale pour l’échofab… On se trouve dans un quartier en pleine aventure, en plein devenir avec un fort potentiel. En plus, la proximité des écoles technologiques est un gros atout pour notre mission… on se branche directement à la source. Dans le cadre du développement des relations avec Mc Gill, Concordia et ETS, on a eu des rencontres avec les étudiants et les clubs ETS… Certains étudiants nous rejoignent à l’échofab parce que ça ne les intéresse pas vraiment d’être dans un club étudiant… ils sont moins dans les rangs, plus créatifs, moins suiveurs… le milieu labfab, c’est parfait pour eux parce qu’ils s’interrogent déjà sur la portée de leurs recherches, leurs actions… Et nous, on aime ça parce qu’on sait déjà qu’ils ne veulent pas aller travailler dans les grosses compagnies  » 

Sortir du paradigme de la fracture numérique

Communautique a opéré un virage ces dernières années. Sans se trahir, sans délaisser sa forte conscience sociale. Alors qu’auparavant l’organisme oeuvrait pour réduire la fracture numérique observée dans une partie de la population, il se repositionne désormais pour donner au citoyen la possibilité de participer au développement de la technologie et des usages: « avant, on regardait le train passer et on se demandait comment le rattraper, comment être dans le train. On avait beaucoup réfléchi sur la technologie au service du développement économique et social et l’éducation des adultes, la sensibilisation auprès des groupes pour réduire la fracture. Toujours dans l’intention et le but de ne pas laisser les gens dans la marge, de promouvoir les technologies et innovations sociales… Maintenant, on se dit que la fracture en question, elle est là, elle existe mais ce n’est pas une fatalité. On ne la considère plus comme un paradigme. Et c’était très libérateur de se poser les bonnes questions… d’où la création du Mandalab, inspiré des « Livings Labs » européens. »

Le Mandalab, même si scanné sur plusieurs modèles européens, est un laboratoire urbain et communautaire parfaitement adapté au terrain québécois, plus précisément montréalais. Il permet  de stimuler les initiatives sociales et de positionner la ville de Montréal sur la mappemonde de l’innovation: « Pour ce faire, le Mandalab déploiera une expertise en espace, animation et méthodologie en culture ouverte et création de biens communs. »

Les Fablabs sont les centres communautaires du 21e siècle.

Pour Monique Chartrand, ça ne fait pas de doute, les Labfabs font vraiment partie intégrante de la révolution industrielle annoncée: « on est comme des néo hippies dans le sens où on se retrouve dans une communauté forte, une communauté qui s’implique et puis il faut s’ouvrir au groupe, être réceptif et partager… sinon, ça ne marche pas. Tout est bâti sur la collaboration et l’entr’aide, c’est la philosophie des Makers, et à partir de là, tout est possible, tout devient possible. C’est un souffle de liberté terrible! »

Tout en gardant cet esprit de communauté fort, il faut quand même que ces nouveaux lieux de réflexion, ces laboratoires

de fabrication ouverts deviennent rentables. D’où la nécessité de s’ouvrir au monde de l’entreprise privée, d’aller chercher des partenaires qui ont des fonds: « Il faut faire comprendre aux « gens du privé » que la culture Maker, c’est pas qu’un travail de broche à foin ( travail mal fait). Autour de la table, il y a des ingénieurs, des professeurs, des gens capables mais qui ne réfléchissent pas forcément comme eux… il faut que tous ces éventuels partenaires acceptent l’aspect expérimental de nos travaux et ateliers. Il faut accepter l’idée de rompre avec certains protocoles. » 

Montréal,  la maison mère des Labfabs québécois et le trans générationnel.

A l’Echofab, le moral reste d’un optimisme au beau fixe, malgré des difficultés financières prononcées: » les partenaires privés ou publics sont tous partis depuis janvier puis on a coupé le poste de Fab manager… actuellement, il n’y a plus de salariés. Après un gros vent de panique, on retroussé les manches et on a demandé à toute la communauté de s’investir pour porter encore plus le projet. Et ça a été la stupeur dans les autres labfabs québécois qui ont vu leur maison mère vaciller à un moment! Mais on donne l’exemple, on va plus dans le bénévolat et on ne lâche rien. On réfléchit à de nouveaux projets, comme la transformation des lieux de bibliothèques, le numérique au service de la culture. On fait des ateliers transgénérationnels, notamment pour une passation de mémoire. La mémoire collective est à activer absolument, en particulier pour l’agriculture urbaine… nos aînés ont les mains plus vertes que les jeunes, ils ont beaucoup à transmettre et sont tellement ravis de le faire. L’inter générationnel, c’est la réalité sociale des 20 prochaines années. On réfléchit beaucoup à la « matière grise », la « silver economy », le projet silver Normandie. Les projets pour les seniors, c’est une sorte d’Eldorado, il y a beaucoup à innover dans le domaine et ils ont beaucoup à nous donner. C’est une population qui veut encore apprendre et transmettre, et aussi découvrir. On va se charger du dossier innovation pour le Québec et on va adapter la structure en conséquence. »